Enseignants, professeurs, jeunes écrivains…tous étaient enthousiasmés à écouter l’écrivain franco-congolais Alain Mabanckou, qui était de passage à Goma le samedi 5 Mars dernier. Pour sa première fois en RDC, l’auteur du « Sanglot de l’homme noir » a animé une conférence débat sur : « Quelle place pour la langue française en Afrique ». Récit.
Par David Kasi
Début d’après-midi. C’est un évènement à l’institut français de Goma qui accueille un écrivain d’envergure internationale. La Salle d’exposition de la Halle les Volcans est prête à écouter le « baobab » de la littérature africaine. Apres 30 minutes de retard que l’heure qui était prévue, l’homme au visage souriant, montures à la « Lumumba », capuche rouge bordeaux, chemise et paire de Nike multi colores et un gabarit sportif entre soudainement et prend place au milieu de la directrice de l’IF et du modérateur. Les échanges peuvent commencer apres un lap speech de ces deux accompagnateurs.

Sans passer par le dos de la cuillère, l’écrivain répond à la question générale de la conférence organisée en prélude de la semaine de la francophonie. Alain Mabanckou est auteur de plus de 15 ouvrages qui lui ont valu une dizaine de prix, médailles et récompenses. Actuellement, il vit à cheval entre les Etats-Unis, où il enseigne la littérature francophone à UCLA, et la France. En 2022, il est co-auteur de « Noirs en France », un documentaire diffusé sur France 2, qui donne la parole à des français noirs de tous âges et de tous horizons, racontant les difficultés qu’ils rencontrent au quotidien à cause de leur couleur de peau.
Avec une dose d’humour, Alain a résumé l’importance du mixage de langues bantoues avec le français, que beaucoup de participants ont jugé « coloniale ». Il a parlé de ses souvenirs d’enfance et de sa vie de professeur dans un pays purement anglophone. « Je donne mes cours en français », a-t-il d’ailleurs dévoilé concernant son quotidien d’enseignant. Il en a profité de l’occasion pour parler de ses études en droit que sa mère, Pauline Kengué (l’écrivain porte toujours un bracelet à son effigie), vendeuse de bananes au marché, lui avait recommandé. « Elle voulait que je sois avocat pour l’aider à avoir une grande table que les autres dans le marché et que j’emprisonne tous ceux qui vont la déranger », déclare-t-il dans son exposé.

Pour la question principale des échanges, l’auteur n’a pas hésité a montré le rôle que joue le français dans la littérature du continent Noir. « Je pense que son apport est important », a-t-il précipitamment répondu. « La langue francaise est une langue de société, une mangue de communication et elle est une langue de voyage. Si vous êtes dans la société, dans le voyage, le résultat est que vous êtes dans le monde…toutes les questions qui consistent, parfois, à requiser une langue sous prétexte qu’elle aurait un caractère colonial, ce sont de questions purement démagogiques. La langue francaise nous donne l’opportunité de faire en quelques sortes l’inventaire de notre histoire ».
« On peut dire tout de la ville de Goma mais moi, ce que j’ai vu c’est le dynamisme qui se trouve ici ».
Alain Mabanckou est né le 24 février 1966 à Pointe Noire, capitale économique de la République du Congo située à l’extrême sud du pays mais c’est la première fois qu’il a foulé ses pieds en RDC. A la question de savoir qu’il n’a pas eu peur de débarquer à Goma, ville réputée « criminelle », Alain a plutôt eu de mots doux pour la ville touristique : « Il ne faut pas vivre dans l’atmosphère de la médisance. Les gens ont plus tendance à raconter des énormités et on ne prend pas le temps de vérifier pratiquement la source. On peut dire tout de la ville de Goma mais moi, ce que j’ai vu c’est le dynamisme qui se trouve ici. Je n’ai jamais été dans ce pays, c’est la première fois ».
Avant la conférence, le prix Renaudot de 2006 grâce au roman » Mémoires de porc-épic, « a échangé avec la corporation des écrivains de Goma. Au centre de leurs discussions, la question d’écrire son œuvre littéraire dans une langue locale, est-ce bénéfique et lucratif ? Alain n’a pas manqué de conseils.
« Je pense qu’il ne faut pas faire de la littérature juste pour faire du militantisme. On ne fait de la littérature pour dire : » je vais commencer à écrire pour défendre quelque chose » . Vous écrivez parce que vous êtes traversé par l’urgence de raconter quelque chose et il y a plusieurs moyens. Les journalistes racontent le monde dans les reportages, les musiciens dans les chansons…et les écrivains racontent le monde par la puissance de leur création et leur imagination », a commencé par stipuler avant de continuer : « Aujourd’hui, quelqu’un peut écrire en swahili et puis il va vendre un million de livres…que ces jeunes qui pensent qu’écrire dans les langues locales diminue leur lectorat mais parallèlement est ce qu’ils vendent en écrivant en français ce qui va justifier qu’ils vendront moins en écrivant en swahili. Le livre n’est pas une omelette que vous préparez et qu’il faut vite manger, le livre est fait pour durer. Le livre que vous avez publié aujourd’hui ne peut pas marcher mais qui sait, peut-être dans 10 ans, c’est ça qui sera le livre de toute une génération. Donc, la patience est la petite sœur de la littérature ». Le message est passé et les jeunes écrivains qui étaient présents ont bien noté.
Alain Mabanckou : amoureux de la mode et parfois producteur de musique
S’il a bien une chose qui a marqué les participants dès les premiers instants des échanges, c’est bien le look qu’a abordé l’écrivain brazzavillois. La question lui a été tendu, Alain s’est expliqué : « Moi je me suis toujours habillé de cette façon. Les gens ont cru que c’était du marketing mais ceux qui me connaissent avant que je sois écrivain, savent que je suis un partisan de la couleur. Je ne suis pas la mode, je me fais la mode moi-même. La mode consiste à porter ce que les gens croient que c’est démodé », a-t-il déclaré avant de poursuivre : « Vous voyez, je porte du velours, personne ne porte ça, j’ai de chaussures Nike spéciales que vous ne trouverais dans aucun magasin en Europe parce que c’est moi qui vais demander sa conception. Forcément, quand je passe, tout le monde se retourne même aux Etats-Unis ».

Depuis 1995, Alain enchaine de prix, décorations et médailles avec à la clé, en 2012, le grand prix de littérature Henri-Gal, prix attribué par l’institut de France et remis sur proposition de l’Académie francaise pour l’ensemble de l’œuvre. Pour le concerné, ces récompenses contribuent à son rôle d’ambassadeur de la littérature africaine dans le vieux continent.
« Chaque fois qu’on me donne un prix, je suis content pour la littérature africaine en générale. Cela permet aux européens de découvrir la multiplicité de notre littérature. Je dédie toujours mes prix au continent africain car nous avons un devoir de promouvoir la littérature africaine qui est dense », a-t-il dit.
L’autre vie, parfois non mis en avant par Alain, est son rôle de producteur de musique. À part avoir produit le musicien congolais Ferré Gola, Mabanckou a produit en 2012 et en 2013 un album rumba congolaise pour le groupe Bazar. De cette expérience, l’écrivain a dit que : « De temps en temps, j’arrive te et je produis de musiciens. Quand je vois qu’un projet est intéressant, je me lance. J’ai produit un album pour Black Bazar, j’ai écrit aussi de chansons pour quelques musiciens »
Alain Mabanckou est en tournée dans quatre instituts français en Afrique de l’Est notamment au Rwanda, au Kenya, à l’est de la RDC où il a visité Goma et Bukavu. L’objectif est d’animer des conférences sur la place du français en Afrique en prélude de la semaine de la francophonie prévue du 12 au 20 Mars.













