Exclusivité : « …je crois que l’art reste la seule arme pour changer les mentalités en RDC  » ( Cruzz Taylor)

Cruzz Taylor est parmi les artistes qui parlent moins aux médias malgré son statut de l’un de meilleurs danseurs contemporains de la région nord-kivucienne, Est de la République Démocratique du Congo. Au milieu de cette année, il a été le seul congolais « sabliste » de sa promotion diplômé en danse contemporaine à l’Ecole des sables au Sénégal, fondée par la danseuse franco-sénégalaise Germaine Acogny, surnommée la « mère de la danse africaine contemporaine », et son mari Helmut Vogt. De sa passion pour la danse à son projet de Hadisi Urban Festival, en passant par cette consécration et son arrestation pour avoir performer contre les tueries à Beni, Cruzz s’est livré à cœur ouvert à notre redaction. Interview.

Par David Kasi


Créée en 1998, l’Ecole des Sables est un centre international de formation et de création en danses traditionnelles et contemporaines d’Afrique situé à Toubab Dialo, un petit village au sud de Dakar. Elle est à la fois une école d’enseignement théorique et pratique, un laboratoire de recherches, et un lieu de rencontres et d’échanges, de conférences et de résidences artistiques. Elle œuvre pour la formation professionnelle des danseurs de toute l’Afrique en danse traditionnelle et contemporaine du continent noir. Elle a pour objectifs de professionnaliser les danseurs africains, de leur permettre de vivre de leur métier, d’encourager la communication et la collaboration entre les danseurs, chorégraphes et compagnies d’Afrique et du monde entier ; enfin de développer et promouvoir une danse africaine contemporaine.

Portrait de Cruzz Taylor. ©️ David Kasi, Novembre 2021, Goma


Comment tu te présentes à de gens qui ne te connaissent pas ?


Je suis Cruzz Taylor, artiste danseur, jeune chorégraphe, diplômé de l’Ecole des Sables du Sénégal en danse Contemporaine et Traditionnelles, militant et actuellement directeur artistique du Hadisi Urban Festival qui est une plateforme d’expression et de sensibilisation culturelle urbaine, à travers l’expression corporelle et la danse contemporaine


Depuis que tu as une dizaine d’années tu fais la danse. D’où est venue cette passion qui, aujourd’hui est devenue une obsession dans ta vie ?


En plus de la passion, certaines inspirations comme Michael Jackson, Chris Brown m’avaient motivé à faire la danse avec mon frère (Bertin Kasolene) depuis qu’on est petit. J’aime trop dansé mais cela ne fait pas que je passe cette passion devant mes valeurs parce que, pour moi, je me dis qu’il faut apprendre le respect et l’humilité, le partage et la tolérance. C’est pour cela, je ne serai pas tout à fait d’accord que la danse est ma vie. Pourtant, oui, la danse fait partie intégrante de ma vie et certainement, sans la danse, je ne serais pas la même personne.


Tu en as déjà eu plusieurs obstacles dans ta vie d’artiste. Parle-nous d’un souvenir douloureux dans ta carrière et qui t’a aidé à etre un artiste militant ?


Depuis que j’ai commencé à danser, le plus grand obstacle était la « peur » que j’ai dû briser en 2017 lorsque j’ai été arrêté arbitrairement avec d’autres collègues pour avoir fait une performance artistique dénonçant et interpellant les populations sur les massacres en répétitions qui ont eu lieu au Kasaï au centre du pays et à Beni, au Nord-Kivu. Etre emprisonné pour la première fois en étant trop jeune, juste pour avoir exercé mon métier de danseur, fit une année pour surmonter mes peurs et trouver la hauteur de mon engagement. L’autre obstacle que je peux souligner est le manque de soutien aux œuvres locales, le manque de liberté d’expression. La plupart des gens n’accordent pas d’importance à la danse ou à l’art en général, pourtant, je crois que l’art reste la seule arme pour changer les mentalités en RDC. Et malgré tout cela, nous n’abandonnerons pas tant que nous n’aurons pas une génération derrière nous pour la relève.

Cruzz Taylor. ©️ David Kasi


Avant de partir pour le Sénégal, tu as participé dans plusieurs ateliers et formations de danse. En quoi ces échanges t’ont-ils aidé ?


Oui, avant de postuler à l’appel à candidature que l’école des Sables avait lancé en 2017, j’avais déjà eu l’occasion de participer à différentes formations de danse dans le pays et à l’extérieur avec les professeurs de renom tels que Wesley Ruzibiza du Rwanda, Nathalie Mangwa, une chorégraphe franco-camerounaise, Merlin Bleriot Nyakam de Paris, Ponzio Nicole et bien d’autres que j’ai rencontré et qui m’ont aidé à comprendre les enjeux et à maitriser mon corps.


Parle-nous de ton inscription à l’Ecole des Sables du Sénégal


Fréquenter l’Ecole des Sables est un rêve devenu réalité pour moi. Il a été une magnifique expérience professionnelle, qui m’a bâti et me donne aujourd’hui l’aptitude d’agir et de m’exprimer par le biais de la danse. Elle a changé ma vision des choses, et jusqu’à aujourd’hui, bien qu’elle soit achevée, continue de circuler en moi et de façonner mon etre et ma pensée artistique.

Cruzz Taylor entouré, avec son diplôme en danse contemporaine et traditionnelle, de Helmut Vogt et Germaine Acogny, Juillet 2021, Dakar, Sénégal. ©️ Ganish El Capo

Mon meilleur souvenir renvoie à tous mes instants de pleurs, de doutes et remise en question de mon travail et de ma personne pendant que mon plus grand défi a été de reconnaitre et d’accepter mes défauts. Au terme de cette formation, j’ai pu relever ce défi et je me sers de cela aujourd’hui comme force et motivation dans mon travail.

Cruzz Taylor, son diplôme à la main à l’école des sables, Juillet 2021, Dakar, Sénégal. ©️ Ganish El Capo


Parle-nous de tes pièces et performances solo. Quels messages regorgent-ils ?


Tous mes spectacles que j’ai fait sont politiquement engagés, socialement engagé et économiquement parce que mon envie est que mes spectacles parlent aux gens et que j’ajoute quelque chose dans leurs têtes et que qu’ils participent réellement aux changements de la RD Congo et du monde.


C’est quoi ton plus grand rêve artistique ?


Mon rêve est que les gens consomment l’art de Goma au niveau de la RDC ainsi qu’à l’échelle internationale. Et je pense que cela commence à se faire petit à petit avec les projets que nous mettons en place avec les amis et collègues danseurs de ma compagnie Inuka Danse Compagny, Comme le Hadisi Urban Festival, qui est aujourd’hui une plateforme d’échange et de visibilité pour les artistes locaux.

Cruzz Taylor lors d’une séance de prestation à l’école des Sables , Dakar, Sénégal. ©️ Mascha Tielemans


Qui serait Cruzz si tu n’aurais pas choisi d’etre danseur ?


Je pourrais certainement etre ingénieur électricien car c’est l’un des métiers que j’ai aimé quand j’étais petit jusqu’à faire cette option à l’école secondaire. Malheureusement, j’ai toujours aussi voulu danser au point de sécher les cours juste pour aller à l’entrainement de danse.

L’une des performances duo de Cruzz Taylor. ©️ YouTube/Cruzz Taylor Congo

Laisser un commentaire